Malheureusement, je vous le dis, nous ne sommes pas encore prêts. Nous avons la solution pour éradiquer la pauvreté mais cela ne peut pas marcher, aujourd’hui en tout cas. C’est ce que nous allons expliquer dans cet article.

La solution : le revenu universel
Revenu de base inconditionnel, revenu universel, de citoyenneté ou d’existence, allocation universelle, quel que soit le nom qu’on lui donne, l’idée de verser à tous un revenu déconnecté de l’emploi fait son chemin. En garantissant à chacun les moyens de son existence, le revenu de base permettrait de lier plus harmonieusement solidarité, justice et liberté.
Le revenu de base, qu’est ce que c’est ? C’est une idée très ancienne, qui date de la Renaissance, et fait l’objet de multiples interprétations et justifications. Néanmoins, aujourd’hui ses partisans se retrouvent autour du fait que ce revenu doit répondre simultanément à trois critères. Il est UNIVERSEL : tout le monde le reçoit, de sa naissance à sa mort. Il est INDIVIDUEL, donc accordé à chaque personne, quelle que soit la composition du foyer familial. Et enfin il est INCONDITIONNEL, c’est-à-dire sans condition de ressources ni exigence de fournir un travail ou de chercher un emploi. Ainsi, chaque citoyen, rien que par le fait d’exister, toucherait ce revenu automatiquement.
De nombreuses initiatives de revenu de base existent en Europe et dans le monde : Pays-bas, Ecosse, Finlande, Canada, Kenya, Ouganda, Inde,… Récemment, on a vu une experimentation lancée par Y Combinator le plus grand et le plus prestigieux accélérateur de start-up de la Silicon Valley : verser gratuitement 1000$ par mois à 3000 personnes pendant 5 ans. L’idée est même considérée comme incontournable par Elon Musk, l’entrepreneur multi-milliardaire, fondateur de Paypal, PDG de Tesla Motors et Space X.
En France, le sujet est installé depuis plusieurs années dans le débat public, revenu au premier plan notamment lors des dernières élections présidentielles, porté par le candidat du Parti socialiste, Benoît Hamon.
Si l’idée de revenu universel resurgit aujourd’hui, c’est essentiellement pour deux raisons. La première est que notre système de protection sociale actuel est inefficace. La France, par le biais de l’impôt et des cotisations sociales, consacre actuellement plus de 690 milliards d’euros (soit un tiers du PIB) à la protection sociale. Et pourtant cela n’empêche pas la persistance d’un taux de pauvreté élevé. La deuxième raison est que les contours de l’emploi, du chômage et de l’inactivité, sont en pleine mutation. Le chômage persiste à un niveau élevé sous l’effet de la substitution des travailleurs humains par les robots pour des tâches de plus en plus nombreuses et diverses.
Le débat sur le revenu universel oppose nettement ceux qui pensent que son objectif est de rationaliser les systèmes d’aide sociale en se substituant à l’ensemble des prestations existantes – approche libérale, et ceux qui voient l’allocation universelle comme un outil donnant aux individus les moyens de se prendre en charge dans la dignité, sans pour autant remettre en cause les prestations sociales en vigueur – approche social-démocrate..
L’approche « libérale »
Dans cette approche, le revenu de base a pour finalité de libérer l’individu de la tutelle de l’Etat. Il est vu comme un instrument favorisant la liberté individuelle, chacun bénéficiant d’un revenu lui permettant de subvenir à ses besoins familiaux.
Le think tank Génération libre animé par Marc de Basquiat et Gaspard Koenig propose de créer un revenu de base appelé Liber assurant l’autonomie de chacun sous la forme d’un crédit d’impôt universel. Ce crédit d’impôt, proche du revenu d’existence, s’accompagnerait de la mise en place d’un impôt proportionnel (flat tax) individualisé et prélevé à la source, remplaçant l’impôt actuel sur le revenu et la Contribution sociale généralisée. Ce Liber aurait pour vocation de se substituer aux minima sociaux et à une partie des prestations familiales.
L’approche « social-démocrate »
Les partisans de cette approche voient l’allocation universelle à la fois comme un instrument donnant aux individus les moyens de se prendre en charge, et permettant aussi d’inciter au développement d’activités non-marchandes, associatives, culturelles ou citoyennes. Dans la perspective social-démocrate, le revenu de base est un moyen d’assurer la subsistance de chacun, mais également de renforcer le lien social en repensant la place du travail dans nos sociétés pour encourager l’émergence de nouvelles activités, productives ou non. Cette déconnexion du travail et du revenu devrait permettre en effet de favoriser l’engagement associatif et le bénévolat.

Est ce que ça va marcher?
Si nous souhaitons aller un peu plus loin que l’hypothèse idéaliste selon laquelle le revenu universel sera financé par un coup de baguette magique, puis mis en oeuvre de manière efficace et suffisamment rapide pour résoudre la montée des inégalités dans le monde, nous devons nous poser au moins deux questions : 1) D’ou viendra l’argent? Et 2) Est ce que ça va marcher? Etant donné qu’il n’y a pas d’urgence à répondre au premier point sans que le deuxième soit affirmatif, nous allons nous concentrer sur pourquoi cela pourrait ne pas fonctionner et ce que nous devons faire pour adresser ce problème négligé, qui si rien n’est fait, menace probablement de plonger le monde dans une crise sociale et économique irréversible.
Le revenu d’existence, s’il doit se faire, ne se fera pas à partir du vide, comme une philosophie débattue sur des idéaux seuls. Quelque soit la manière, il devra fonctionner parce qu’il est juste et équitable, il n’y a pas de meilleur alternative, il s’agit d’un système social concret qui nous concernent tous, nous les humains.
Malheureusement, ayant été éduqués dans notre système scolaire actuel, notre logiciel de pensée n’est pas programmé pour fonctionner avec le revenu universel. Pour cela il faudrait que nous ayons développés des compétences et des savoirs totalement différentes de ceux que nous possédons. En effet, cela fait 200 ans que nous formons nos esprits à refuser l’idée du revenu universel, nous avons plus été formés à ressembler à des intelligences artificielles, les championnes incontestées du respect des règles. Notre motivation intrinsèque a été déprogrammée et remplacée par un système pyramidal de récompenses extrinsèques. Aujourd’hui, nous avons notre boussole interne qui nous guide lorsque nous avons des réponses, des solutions justes ou fausses, vers un cheminement de carrière prédéterminés, avec des échelles d’entreprises qui nous imposent de toujours suivre la même voie (vers le haut, toujours vers le haut!). (cf le livre de Kacy Qua : Burn the ladder)
Pour connaître les défis auxquels le revenu d’existence sera confronté, il faut regarder les expériences d’auto-organisation (ou self-management). Comme pour le revenu universel, ce modèle organisationnel exige que ses membres soient largement motivés. Et le passage d’un modèle de gestion directif et hiérarchique à un système plus collaboratif et horizontal est assez périlleux même pour des pionniers champions de la cause qui ont rendus les armes. En effet, comme pour la majorité des employés, il est réconfortant de simplement faire ce que l’on nous dit de faire, en croyant qu’il n’y a qu’une seule bonne façon de faire les choses. En croyant que quelqu’un au dessus de nous en sait plus que nous et prend les décisions basées sur ses connaissances supplémentaires. En sachant que nous sommes en sécurité dans notre emploi, parce que notre rôle est clairement défini et que nous avons la bonne éducation et l’expérience pour cela. Il est réconfortant de savoir que si nous continuons à suivre la bonne voie, vous obtiendrons le titre, le salaire et le pouvoir – le succès – qui nous fera enfin nous sentir heureux et épanouis.
L’auto-organisation et le revenu universel requièrent une nouvelle série de règles : Prendre la pleine responsabilité de ses actions. Avancer dans la vie selon sa curiosité et son instinct, sans avoir un chemin clair pour savoir où il va nous mener. Agir en l’absence d’informations complètes. Apprendre de ses erreurs et s’adapter. Les meilleurs candidats pour le revenu universel sont les personnes qui seraient immédiatement capables de répondre à la question «que feriez-vous si vous n’aviez pas à travailler pour subvenir à vos besoins élémentaires?». Ce sont toutes les personnes qui n’auraient aucune hésitation à répondre aux questions suivantes:
– Quel héritage souhaitez-vous laisser?
– De quoi êtes-vous le seul capable?
– Comment définissez-vous le succès sans un titre et un salaire?
– Qu’est-ce qui vous motive à travailler dur?
– Que feriez-vous si personne ne vous regardait?
– Pour quoi seriez vous prêt à souffrir?
Vous savez, le genre de questions que les gens riches peuvent se poser pendant leur retraite ou lors de séances avec leur coach de vie. Le genre de questions dont nous nous sentons mal à l’aise d’explorer en dehors des limites de notre journal intime ou de nos pensées secrètes (et encore dans le cas où y pense). Le genre de questions fondamentales qui nous aident à construire des carrières et des vies remplies d’objectifs et de sens individuels. Le genre de questions universelles qui devraient faire partie de l’apprentissage fondamental dans nos écoles.
LE GENRE DE QUESTIONS UNIVERSELLES QUI DEVRAIENT FAIRE PARTIE DE L’APPRENTISSAGE FONDAMENTAL DANS NOS ÉCOLES.
Oui. J’ai crié ça. Parce que c’est important, indispensable. Parce que l’auto-exploration et la découverte de soi sont tout aussi essentielles pour l’avenir du revenu universel que de déterminer si le système est un crédit d’impôt ou une taxe sur les robots, un système national ou local, complètement sans restriction ou conditionnel.
Une population pour laquelle le revenu universel réussira est une population qui ne sera pas paralysée par la liberté dont elle dispose pour prendre des décisions de carrière non guidée par l’argent. C’est une communauté de personnes qui comprennent comment elles veulent influencer les autres et le monde. Ce sont des personnes conscientes d’elle même qui ont passé du temps à explorer leurs forces et leurs faiblesses, leurs intérêts et leurs passions. Ce sont des personnes qui n’ont pas besoin de quelqu’un pour leur donner constamment des instructions et des clés de réponse, car quand ils étaient jeunes, ils ont appris à être guidés par leurs motivation intrinsèques.
Alors que nous allons passer la prochaine décennie à débattre de la façon de financer le revenu universel, de sa mise en œuvre et de son montant, nous devons d’ors et déjà commencer à préparer les gens à l’énorme changement de mentalité qui sera essentiel au succès du revenu universel. Nous pouvons commencer en envisageant l’avenir que nous voudrions créer si nous n’avions pas à compter sur des emplois pour subvenir à nos besoins les plus élémentaires. Nous pouvons commencer en aidant la prochaine génération à définir ce que le succès signifie pour eux individuellement, et en leur offrant les outils pour construire leur propre chemin pour y parvenir. Et nous pouvons aussi le faire en montrant l’exemple, en prenant l’initiative et commencer par nous-même.
Harris RATSIMBA